Par Margot JACQ
Asphaltées, sans relief, grises. 3 qualificatifs qui décrivent tristement les cours d’écoles dans lesquelles les enfants passent une bonne partie de leur journée. Elles sont autant d’îlots de chaleur urbain et de milieux hostiles à la biodiversité, alors qu’elles représentent le premier espace de socialisation que nous côtoyons. Et si nous décidions de nous ré-emparer de ces espaces pour les transformer en lieux vivants, propices à la créativité et à l’égalité entre les genres ?
Vous avez 8 ans, vous êtes en classe de CE2, on est au mois de juin, et il est 10h20. Vous lorgnez inlassablement sur votre petite montre Mickey et, après un temps qui vous a paru infini, la sonnerie de l’école retentit, enfin. C’est la “récré”, 20 minutes de bonheur pour se dégourdir les jambes, jouer avec les copains et s’échanger des trucs.
A peine sortis dans la cour, la plupart des garçons se ruent sur le terrain de football, et les filles trouvent de la place sur les bancs tout autour. La cour d’école est le premier lieu de vie en société dans l’espace public : si c’est l’endroit où se créent les groupes, se propagent les ragots et se racontent les secrets, c’est aussi le lieu où se reproduisent les inégalités, notamment celles relatives au genre (1). En l’occurrence, les garçons sont souvent au centre, à faire du sport, et les filles reléguées aux marges, le long des bordures de cour. Mais pourquoi les cours ont-elles été façonnées de cette manière ?
La cour de récré version panoptique
Les cours d’école contemporaines sont aseptisées. Un grand terrain de football recouvre en général près de 80% de sa superficie (2). Le sol est noir et bétonné. Quelques bancs longent le pourtour de la cour et quand un arbre (souvent un platane ou un tilleul) y a été conservé, un tapis de plastique étouffe les quelques racines qui ont le malheur de se soulever. Cette conception de la cour a l’intérêt de pouvoir surveiller tous les élèves à partir d’un seul point de vue, comme dans un panoptique (la fameuse prison popularisée par Foucault, ndlr). C’est la loi Guizot en 1833 qui impose notamment aux communes de plus de 300 habitants de proposer et conserver un espace « convenablement disposé » (3). Le XIXème siècle, qui est une période marquée par une urbanisation intense, voit la taille des bâtiments scolaires augmenter et les cours être reléguées à l’arrière des bâtiments. La promesse de ces nouvelles cours : moins de blessures, moins de saleté et une surveillance des enfants simplifiée.

De vrais îlots de chaleur urbains
Alors certes, ces cours très “hygiénistes” ont le mérite d’éviter les chutes des enfants dues aux feuilles glissantes. Mais en ce mois de juin caniculaire, vous et vos petits camarades de classe avez une autre préoccupation : la chaleur et la transpiration qui en découle sur votre front. Après 10 minutes de football en plein cagnard, la cadence n’est pas tenable et vous recherchez un coin pour vous rafraîchir… introuvable ! Plates et homogènes, les cours bétonnées ne sont favorables qu’à un nombre très restreint d’usages : schématiquement, jeux de ballon et sports de course. Quant aux enfants qui souhaitent bavarder au calme ou lire dans un coin, seul un banc en plein soleil leur est offert en guise d’alternative. Dit autrement, ce n’est pas vraiment adapté aux prévisions du GIEC pour les années à venir. Les cours dites “conventionnelles” constituent en effet des îlots de chaleur urbains, c’est-à-dire des zones qui contribuent à “une sorte de dôme d’air plus chaud couvrant la ville” (4). Le bitume emmagasine la chaleur toute la journée et la restitue la nuit sous forme de rayons infrarouges, limitant le rafraîchissement naturel la nuit.
Vers la création d’oasis de fraîcheur
Certains enfants sont en revanche un peu plus veinards que les autres. Le réaménagement actuel des cours d’écoles dans de nombreux villes et villages (Paris, Bordeaux, Strasbourg, Rennes, Arcueil, mais aussi les communes de Pouligney-Lusans et Moncey en Bourgogne Franche-Comté) permet de créer de nouveaux espaces au profit de l’épanouissement et du bien-être des plus jeunes. En premier lieu, cette transformation consiste en une végétalisation accrue des cours, avec la plantation d’arbres et de végétaux. L’objectif est pluriel : rafraîchir par l’ombre, retirer le bitume pour permettre aux eaux de pluie de s’infiltrer dans la terre, renforcer la biodiversité et absorber du CO2 (5). Au-delà de la végétalisation, il s’agit de remplacer le béton par des matériaux perméables, biosourcés (en bois principalement) et clairs pour renvoyer la chaleur des rayons du soleil. Le sable, les pavés enherbés, les copeaux de bois ou encore le pavage en rondin de bois sont ainsi préférés aux sols asphaltés. La présence de l’eau est également une composante importante de la transformation des cours, avec l’installation de fontaines très appréciées en cas de fortes chaleur (Ecole maternelle Daumesnil, Paris), ou la création de petites rigoles créant un support pédagogique pour comprendre le cycle de l’eau (Groupe scolaire Estienne d’Orves, Noisy-le-Sec). Tous ces aménagements permettent de réduire la température dans la cour pour un meilleur confort des petits et des encadrants.

Exit la mono-activité, les nouvelles cours sont plurielles et ont vocation à susciter la curiosité à travers de multiples usages. Un mur au fond de la cour se mue en une mini via ferrata, un coin isolé en une butte montée d’un toboggan, les espaces végétalisés deviennent accessibles aux enfants pour y observer la nature, créer un potager ou se cacher dans un tipi en bois. Une étude canadienne menée à Toronto a d’ailleurs montré que la diversité des espaces de jeux dans ce type de cours permettaient de réduire les tensions entre les élèves (6). Cette même étude met en exergue le caractère inclusif de ces cours, indépendamment du genre, de la couleur de peau des enfants, de leur classe sociale ou de leurs capacités intellectuelles. Les professeurs observent une réduction des conflits grâce à la multiplicité d’activités permises dans la cour qui stimulent à la fois la créativité, la motricité des enfants et leurs capacités sensorielles. Plus encore, selon une étude finlandaise (7), renforcer la biodiversité dans les cours permettrait d’améliorer les défenses immunitaires des enfants, grâce à une stimulation de la microbiote au contact de la nature. Dans ces cours végétalisées, les enfants peuvent toucher (l’eau, les feuilles, le bois), gratter (la terre, le sable), sentir (l’herbe, les fleurs…), transvaser (du sable, des gravillons, de l’eau) et grimper, courir, se reposer, se cacher.

De nombreux villes et villages ont par ailleurs décidé d’inclure les enfants et les équipes pédagogiques dans la création de ces cours, faisant de la co-construction un axe majeur de ces projets. Dans le cadre du projet OASIS expérimenté dans un premier temps dans 10 cours d’écoles parisiennes, le CAUE 75 (9) a mené des ateliers avec les élèves et les adultes des établissements scolaires pour les sensibiliser aux objectifs du projet (adaptation au changement climatique, bien-être…) et faire émerger un consensus sur les nouveaux aménagements suite à un diagnostic d’usage auquel chacun a pu participer (10). Une fois le gros œuvre terminé, des chantiers participatifs ont également été proposés, associant parents d’élèves, riverains et équipes pédagogiques pour la plantation de végétaux ou la peinture de fresques murales, par exemple. Plus encore, certaines cours se transforment désormais en parcs ouverts au public le week-end (11).
Alors, peut-être qu’avec ces nouvelles cours, les enfants auront les genoux un peu plus sales en rentrant à la maison, mais la somme de tous les bénéfices en matière d’égalité filles-garçons, de bien-être, de proximité à la nature et de motricité semble en faire un terrain d’épanouissement et d’expérimentation dont nous aurions tort de nous priver.
Sources
(1) Voir les travaux d’Edith Maruéjouls et l’article Dédiée au terrain de foot, la cour de récréation « participe à disqualifier les filles » – Le Télégramme
(2) Edith Maruéjouls dans l’article du Monde “Adieu terrains de foot, bonjour espaces de jeux collectifs ! La cour de récré non genrée fait sa rentrée” de Stéphanie Marteau
(3) Demain la ville “Les cours d’écoles, reflets de l’évolution de nos villes“
(4) Olivier Cantat, « L’îlot de chaleur urbain parisien selon les types de temps », Norois, n°191, 2004, 75-102.
(5) Cahier de recommandations Oasis pour la transformation des cours d’écoles
(6) Gaining Ground: The Power and Potential of School Ground Greening in the TDSB | Evergreen
(7) A forest-based yard improved the immune system of daycare children in only a month | Faculty of Biological and Environmental Sciences | University of Helsinki
(8) Site du CAUE 75
(9) Les cours Oasis – Ville de Paris.
(10) Crèches, cours d’écoles et de collèges sont ouvertes – Ville de Paris
Image de couverture : Ville de Paris

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