A l’heure de la sobriété dans nos contrées : « Vers un monde fini et pas au-delà »

Par Salomé Mazars

La sobriété est le maître mot de l’année, il était nécessaire d’y consacrer un article. Alors voici quelques lignes sur la manière dont devraient s’écrire les projets urbains de demain selon des modèles de résilience et de sobriété qui nous inspirent : des cités qui repensent leur dépendance aux énergies fossiles, leur extension face à l’artificialisation des sols, qui redessinent les contours des concepts d’aménagement et deviennent ainsi sources de bien-être et de joie pour leurs habitants. Les crises actuelles, qu’elles soient énergétiques ou climatiques, ne nous laissent pas de choix quant à l’issue possible. La sobriété doit s’ancrer dans les politiques publiques avec des mesures concrètes qui émergent et se pérennisent.

Depuis le 28 Juillet dernier, nous vivons à crédit des richesses de notre chère planète (1). Autrement dit, depuis ce jour caniculaire de l’été 2022, toutes les ressources planétaires disponibles ont été épuisées, seules les réserves nous permettront de terminer l’année. Pour Barbara Nicoloso, Directrice de l’association Virage Énergie « depuis le début de l’exploitation des énergies fossiles, nous sommes entrés dans une forme d’hubris fondée sur l’idée de disponibilité permanente des ressources » (2). La démesure et l’inconscience de nos modes de vie occidentaux poussent à cette surexploitation des ressources naturelles. 

Aujourd’hui, cette « finitude » des ressources est accentuée par la situation géopolitique et les guerres qui les rendent encore moins disponibles. Le manque d’autonomie et l’interdépendance des Etats est frappante dans ce contexte de crise énergétique. En effet, la précarité éprouvée par certain.e.s se transforme en réelle misère énergétique. L’association ATD Quart Monde, spécialisée sur le sujet, rappelle que 9 millions de personnes sont en situation de précarité en France et voient leurs conditions de vie se dégrader face à la crise énergétique actuelle et à l’augmentation du coût de la vie (3). 


C’est donc face à ces constats que la sobriété s’invite à notre table et entre dans le débat public. Cette notion nous incite fortement à repenser nos besoins et très souvent à les raisonner. Pablo Servigne, auteur et conférencier, parle même d’une nécessité de « sevrage » (4) pour nos sociétés « droguées aux énergies fossiles ». Pour l’économiste et chercheur à l’OFCE Eloi Laurent, la sobriété consiste à satisfaire des besoins raisonnés au moyen de ressources limitées. L’objectif d’une sobriété écologique serait ainsi de préserver les ressources naturelles (l’eau, l’énergie et les matières premières) en subvenant modérément à nos besoins. L’économiste souligne également l’importance de ne pas imposer les mêmes efforts à tou.t.e.s au risque de priver certain.e.s de leurs besoins fondamentaux et accentuer les inégalités sociales pré-existantes ou naissantes. La sobriété serait alors perçue comme une souffrance à l’égard des plus démunis et ne pourrait pas être assimilable à un concept positif et joyeux : une sobriété n’est juste que si elle permet de redistribuer les biens et les richesses. C’est cette même idée qui est exprimée par Olivier Rey, philosophe et mathématicien, lorsqu’il évoque le fait que « la sobriété ne doit pas prendre la forme d’une austérité venue d’en haut mais une sagesse joyeuse et désirable pour elle-même » (5). De ce fait, pour être choisie et non subie, la sobriété doit apparaître aux yeux du plus grand nombre comme désirable et attrayante. En effet, « il n’y a qu’un seul principe moteur : la faculté désirante » disait d’Aristote.

Mais cela tombe bien, la sobriété n’est pas une notion « punitive » (6). Au contraire, elle entraîne dans son sillage de nombreux co-bénéfices. Ralentir son mode de vie induit généralement un gain de temps qui peut être propice à l’épanouissement personnel ou encore au renforcement des liens sociaux. L’idée des co-bénéfices est intéressante à mettre en avant car elle séduit et permet de fédérer. Développer l’éco-pâturage (se servir de moutons pour tondre en zone urbaine) par exemple est une méthode d’entretien écologique des espaces verts mais peut également être vecteur de joie pour les habitants. La création de jardins partagés ou d’espaces verts pour les riverains d’un quartier apporte aussi son lot de bonheur. Plusieurs preuves scientifiques font état du lien étroit entre se rendre dans un parc et l’impact positif que cela engendre sur les individus. Ainsi et sans surprise, les personnes vivant à proximité d’un espace vert éprouvent davantage de bien être que les individus baignant dans un univers de bitume (7). 

Vers des villes plus « slow » et plus sobres 

Cette notion de sobriété heureuse, popularisée par Pierre Rahbi (8), n’a cessé de se répandre notamment auprès des urbanistes. Charlotte Alpern (9) nous apprend que les villes tentent depuis longtemps d’intégrer la sobriété dans leurs plans à travers la gestion optimisée et une approche technologique et innovatrice. Pour cette chercheuse engagée dans la fabrique des villes de demain, les différents modèles de sobriétés urbaines se déploient de plus en plus et ne concernent plus seulement les métropoles. Des financements fleurissent de toute part et encouragent ce passage à des villes plus sobres.


Les « cittaslows » (10) ou slows cities sont de belles démonstrations d’une sobriété urbaine heureuse. Née d’une association italienne en 1999, ce mouvement met en avant des villes qui se développent autrement avec comme boussole l’échelon local et le bien être de la population. Ces slows cities s’efforcent de maintenir un bon équilibre entre le développement économique, la qualité de vie des habitants et la protection de l’environnement. Principalement connu pour mettre en avant l’éco-gastronomie et la slow food, ce mouvement valorise les politiques publiques les plus engagées. Parmi les villes françaises qui ont rejoint le mouvement Cittaslow on retrouve : Aubagne, Bagnoles-de-l’Orn, Lune, Segonzac ou encore Mirande. A l’inverse des premières démarches de résilience apparues dans les territoires, ces cittaslows concernent davantage des villes de tailles moyennes que des grands pôles urbains. Enfin, ce concept de “cittaslow” est intéressant, car il fait apparaître une notion du temps trop souvent oubliée dans l’analyse des politiques urbaines », déclarait l’urbaniste Sandra Mallet au journal le Monde (11).

La devise « faire moins mais mieux » progresse donc dans nos villes et villages : la mutualisation des espaces (co-working ou co-living) permet, par exemple, de réduire l’artificialisation des terres et l’impact foncier du bâti. L’habitat collectif et participatif ou encore la modernisation de l’existant sont autant de solutions pour éviter de grignoter des terres et modérer l’extension des villes. Ces modèles de développement s’ancrent dans une idée de sobriété essentielle pour construire les cités de demain. Et ce qui est intéressant à l’échelle d’une ville, c’est qu’elle dispose d’une multitude de leviers d’actions pour accroître son exemplarité. Ainsi revitaliser un centre bourg afin de le rendre plus attrayant et éviter les déplacements est une idée motrice parmi tant d’autres. La « ville du quart d’heure » est née de cette réflexion autour de conceptions urbaines plus sobres et résilientes. En centralisant dans un périmètre très proche toutes les commodités, elle offre l’opportunité de se nourrir, travailler, se cultiver ou encore accéder aux soins en limitant ses déplacements. En France ce concept est développé par Carlos Moreno (12), qui en s’intéressant aux conséquences de nos actes sur nos modes de vie rappelle ce « besoin de dé-mobilité afin de réduire notre impact environnemental et climatique ».  

La crise de l’énergie que nous vivons, oblige les villes à mettre un coup de boost au déploiement des énergies renouvelables sur leurs territoires (extension des réseaux de chaleur ou de la couverture photovoltaïque de leur patrimoine bâti…). Certaines villes n’ont pas attendu la crise pour prendre des mesures concrètes sur le sujet, Grenoble ou encore Mulhouse ont choisi depuis plusieurs années la planification urbaine pour accroître la part des énergies renouvelables dans leur production d’énergie et atteindre la neutralité carbone en 2050. D’autres collectivités ont également une longueur d’avance sur le sujet, Reykjavik par exemple produit une énergie verte (via la géothermie et l’hydroélectricité) qui couvre à 100% ses besoins en électricité. Ce qui est intéressant c’est qu’elle ne l’a pas fait directement pour lutter contre le dérèglement climatique mais a plutôt été contrainte de la faire : « isolée près du cercle polaire, elle avait besoin d’un ressource énergétique stable et économiquement viable » (13). La principale raison est stratégique mais pour autant le résultat est le même. 

Les projets de sobriété urbaine émergent et la transformation des villes ne fait que commencer. Les villes doivent apprendre à fonctionner autrement et tirer profit de cette situation car aussi contraignante soit-elle, elle donne surtout l’opportunité de se réinventer. 

NB pour les lecteur·rice·s avisé.e.s : Il s’agit d’un article « chapeau » qui, certes, entame une réflexion sur la sobriété dans les territoires mais survole également des thématiques qui seront développées par En Ville De Toi. Alors restez attentifs, cet article marque un début mais pas un point final. 

Sources

(1) D’après l’ONG Global Footprint Network – « Jour du dépassement de la Terre : nous allons vivre les 5 prochains mois « à crédit » Futura Sciences 
(2) Petit traité de sobriété énergétique (éd. Charles Léopold Mayer)
(3)« La crise énergétique repousse-t-elle la sortie de la pauvreté ? » – Le temps du débat Radio France
(4) « Les collapsologues Pablo Servigne et Raphaël Stevens : « c’est un sevrage très dur qui nous attend car tout le monde est drogué aux énergies fossiles » GoodPlanet Mag
(5) « La sobriété. Pourquoi est-il si difficile de se modérer ? » Philosophie Magazine, Sept. 2022
(6) Nicolas Raillard – The Shift Project 
(7) « Fréquenter les espaces verts avec assiduité, c’est bon pour la santé » – Slate Aout 2019 
(8) RAHBI Pierre, Vers la sobriété heureuse – Oct. 2013 
(9) Chargée de recherche FNSP au Centre d’études européennes et de politiques comparées (CEE) – Villes sobres, nouveaux modèles de gestion des ressources
(10) Site internet : https://cittaslow.fr/

(11) « Slow city », un label pour Mirande, qui reste à partager avec ses habitants » – Le Monde Juillet 2019
(12) Cofondateur et Directeur scientifique de la chaire Entrepreneuriat, Territoire, Innovation (ETI) et Conseiller scientifique de la ville de Paris
(13) « L’énergie durable en Islande – Un modèle pour le monde ? » Chronique des Nations unies – Halla Hrund Logadóttir
, La ville frugale : un modèle pour préparer l’après pétrole , 2011

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