Par Lola Martinez
Ces dernières années, le sujet du genre et ses problématiques ont progressivement émergé dans la sphère publique et plus spécifiquement dans le domaine des politiques urbaines. En effet, de nombreux et divers mécanismes d’exclusion et de relégation des femmes se jouent dans les espaces urbains. La ville est alors à la fois un lieu d’étude privilégié pour analyser les rouages de cette inégalité et un territoire d’actions de politiques d’inclusivité. Cet objectif d’égalité femme-homme est intégré aux mesures politiques à des échelles très larges : européennes (Charte européenne pour l’égalité des femmes et des hommes, 2006) et nationales (Loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine, 2014). Ces politiques insistent sur le droit des femmes à la ville : un accès libre à toutes les ressources que la ville peut offrir. Pourtant, il n’est pas difficile aujourd’hui de percevoir que l’espace public en milieu urbain est encore extrêmement excluant et que les inégalités de genre persistent sous de multiples aspects. Cet article vise à mettre en lumière les mécanismes de l’exclusion et du genre dans l’espace public au travers d’un exemple précis : celui du sport.
L’occupation de l’espace public par les hommes
La question du genre dans l’espace public gagne aujourd’hui de plus en plus de visibilité, dans des villes dont les aménagements sont souvent pensés « par des hommes et pour des hommes ».
On retrouve alors des inégalités de genre dans la ville, et plus particulièrement dans l’occupation de l’espace public. Il existe une surreprésentation des hommes dans l’espace public : ils y séjournent, contrairement aux femmes qui le traversent (1). Il y aurait alors pour les femmes une forme « d’interdit social d’être là », un non droit à la ville selon Marylène Lieber dans le guide Genre & Espace public de la Mairie de Paris. L’éducation des femmes leur fait accepter que leur place n’est pas à l’extérieur, et qu’elles sont en danger dans l’espace public, notamment à cause de la présence des hommes. On retrouve là une « auto-restriction du droit à la ville » de la part des femmes. Le concept de droit à la ville (2) est fondamental pour comprendre l’inégalité femmes-hommes dans l’accès au sport urbain. Le droit à la ville peut être considéré comme la capacité à participer à la fabrique de la ville, faire valoir son point de vue et ses besoins concernant le cadre urbain, la qualité des transports, la gestion urbaine, etc. C’est aussi « circuler librement », pouvoir être dehors, en toute sécurité, partout dans la ville, de jour comme de nuit. Il est alors question de « réappropriation de l’espace public par les femmes et les jeunes filles ». En effet, les femmes font face aujourd’hui à un sentiment d’insécurité dans la ville, en raison par exemple de violences sexuelles et de harcèlement dans les transports et dans l’espace public. Selon l’enquête Virage menée en 2015 par l’Ined, plus d’1 Francilienne sur 3 a déclaré avoir subi du harcèlement ou des violences sexistes et sexuelles dans les espaces publics au cours de l’année, violences qui conduisent les femmes à élaborer des stratégies de contournement ou d’évitement. Des situations comme le manspreading (posture genrée « masculine » dans l’espace public, en particulier dans les transports en commun) et l’occupation quasi-monopolistique de lieux par des hommes, comme les cafés dans certains quartiers, ou les espaces sportifs en plein air, ont pour conséquence le manque de présence des femmes dans les espaces publics et sportifs.
Des inégalités genrées dans le champ du sport
On retrouve des inégalités liées au genre dans le sport et l’accès aux espaces sportifs extérieurs, et ce dès la cour de récréation. Selon Edith Maruejouls, géographe du genre (3), les city-stades sont fréquentés à 100% par des garçons. Il y a 75% d’hommes dans les pratiques sportives en général, et les budgets sont consacrés en priorité aux pratiques masculines. Les clubs féminins ont plus de difficulté pour accéder aux stades, en raison de l’offre insuffisante de créneaux horaires, et à cause de la pression exercée par les clubs masculins. Le Marathon de Paris comprend lui seulement 35% de femmes. Pourtant, en France, 15 millions de femmes pratiquent du sport régulièrement contre 16 millions d’hommes (4). D’après une enquête de l’INSEE, les inégalités se retrouvent dans la pratique du sport entre femmes et hommes chez les plus jeunes : 50 % des femmes de 16 à 24 ans ont pratiqué au moins une activité physique ou sportive dans l’année 2015, contre 63 % des hommes de cette classe d’âge (5).
Il existe plusieurs raisons à cette différence : le décrochage des filles dans le sport se fait souvent dès l’adolescence, les jeunes filles peuvent être découragées par un manque d’offre ou de créneaux horaires, ou vont favoriser des activités plus culturelles ou artistiques selon Yves Raibaud (6). Lors de l’entrée sur le marché du travail et la constitution d’un foyer, la pratique sportive féminine peut être contrainte par un manque de temps. D’après une étude du Haut conseil à l’égalité Femmes-Hommes en 2014, 54% des femmes renoncent à la pratique d’un sport après la naissance d’un enfant contre 24% d’hommes. De plus, le sport féminin bénéficie d’une plus faible couverture médiatique : moins de 20 % du volume horaire des retransmissions sportives télévisuelles en 2016 (Conseil supérieur de l’audiovisuel, 2017). On retrouve alors le sport comme pratique « de masse » (7) pour les hommes. D’après Yves Raibaud (8), 70% des budgets des équipements sportifs sont consacrés aux garçons. Même si de nombreux équipements sont pensés pour être mixtes, on observe une répartition très genrée : les salles de danse et de gymnastique sont occupées quasi-intégralement par des femmes tandis que le reste du parc est consacré à des sports dits « masculins ». Les femmes peinent alors à trouver une offre adaptée tandis que celle des hommes se multiplie. De plus, il existe des inégalités dans l’accès au sport : les clubs et équipements sportifs ont des heures d’ouverture difficilement conciliables avec les temps du travail domestique et celui consacré aux enfants. Dès lors, les femmes se tournent vers des offres payantes (fitness, yoga, pilates…) ou vers les pratiques libres comme la course et le vélo. Toutefois, la pratique de sport en plein air rencontre aussi des difficultés comme le sentiment d’insécurité dans la ville ou la surreprésentation des hommes dans les équipements sportifs urbains.
Ces inégalités, concernant le droit à la ville ou plus spécifiquement l’accès au sport extérieur proviennent souvent d’une socialisation genrée, caractérisée par un système de normes ou une construction sociale qui assigne des rôles et places différents aux femmes et aux hommes. Dans l’occupation de l’espace public, les femmes ne vont pas vivre l’espace extérieur de la même manière en raison d’un conditionnement lors de la socialisation qui engendre des contraintes pour les femmes dans leur pratique de l’espace. On retrouve cela avec le sport : il existe des sports stéréotypés « féminins » ou « masculins ». Dès l’enfance et l’adolescence, les femmes sont en partie évincées des pratiques sportives (exemple du football dans la cour de récréation), ce qui contribue à un manque de représentation féminine dans le sport, et une perte de légitimité pour les femmes qui ont l’impression que faire du sport est plus destiné aux hommes. Ainsi, les femmes sont moins présentes dans le sport, en raison à la fois d’un manque d’équipements qui leur est destiné, d’un sentiment d’insécurité, d’une domination masculine dans l’espace public, et du poids des stéréotypes sexués.
La place des femmes dans les espaces sportifs extérieurs
La sécurité : La fréquentation, la surveillance des lieux, les détournements d’usage, la présence d’autres femmes sont des éléments qui influent sur le sentiment de sécurité des femmes désireuses de pratiquer du sport dans l’espace public. Pour faire face à un rapport de force, les femmes adoptent des stratégies, comme le regroupement pour occuper l’espace public (cours collectifs par exemple).
La légitimité : La notion d’insécurité ressentie par les femmes dans certains espaces publics sportifs est primordiale mais elle n’est pas suffisante pour comprendre les limites de la pratique sportive des femmes dans l’espace public. Le sentiment d’illégitimité peut aussi participer à la sous-utilisation par les femmes des espaces sportifs extérieurs. Les représentations sociales réservent le sport aux hommes et notamment la musculation. La présence des femmes dans un espace de street workout est donc, avant même les questions de sécurité et d’aménagement, rendue problématique par leur plus faible légitimité à y faire du sport par rapport aux hommes. Par exemple, ne se sentant pas d’un niveau suffisant par rapport aux hommes, elles s’interdisent d’aller s’entraîner en extérieur pour éviter le fort contrôle social de l’espace public. Afin de se relégitimer dans ces espaces, les femmes ont recours à certaines stratégies d’accompagnement (coach, conjoint…). Confirmant sa « bonne » utilisation de l’espace pour la pratique sportive, la présence d’un homme ou d’un professionnel donne le droit aux femmes de profiter de cet équipement public. Cet effort de légitimation est important notamment pour des espaces de street workout compte tenu du fait que la musculation est perçue comme un sport d’autant plus fortement réservé aux hommes.
L’environnement et les aménagements : L’environnement de l’espace de street workout constitue un des facteurs décisifs concernant la fréquentation par les femmes de ces installations. En fonction du quartier, les femmes se sentent plus ou moins en sécurité. A plus petite échelle, l’emplacement même de l’espace de street workout, dans un parc ou en retrait d’une rue par exemple, influence les choix de fréquentation de celui-ci. Si l’installation se situe dans le coin d’un parc, peu accessible et souvent mal éclairé, les femmes ont le sentiment d’être plus vulnérables, elles percevront l’espace comme inapproprié, ou comme une zone de non-droit, et l’éviteront de ce fait. De plus, l’entretien du lieu, la présence ou non de signalétique et le type d’équipements proposés influent sur l’utilisation des espaces sportifs par les femmes
Vers une meilleure représentation des femmes dans le sport urbain
Pour que les femmes puissent elles aussi s’approprier les espaces sportifs extérieurs, il y a tout d’abord un travail à faire sur la prise de conscience de l’inégale occupation de ces espaces au détriment des femmes. Ce travail passe en premier lieu par une analyse genrée des espaces : observations, cartographies participatives, marches exploratoires, etc. Pour quantifier les inégalités de genre dans l’utilisation des lieux sportifs publics, la Ville de Bordeaux a par exemple mis en place un observatoire du sport féminin qui s’occupe également d’élaborer un programme afin de lutter contre ces inégalités, en accordant des subventions, en mettant en place des projets d’animation sportive promouvant la mixité, en sécurisant et en encourageant les pratiques sportives dans l’espace public.
La sensibilisation et la promotion de la pratique sportive féminine, dès le plus jeune âge, sont aussi des domaines dans lesquels des actions peuvent être mises en place afin de redonner aux femmes un sentiment de légitimité à pratiquer du sport dans l’espace public. La ville de Genève a par exemple mis en place un événement en 2014 appelé « Le skatepark aux filles ! », une journée durant laquelle plusieurs jeunes sportives ont fait des démonstrations de skate, de bmx et de roller dans un skatepark genevois pour encourager la pratique féminine de ces sports dans cet espace urbain.
La formation des élus et des professionnels de l’aménagement est aussi un levier important pour que la question du genre soit prise en compte dans les politiques publiques et dans la conception des espaces sportifs. Cela permettrait également de généraliser le travail d’écoute et de concertation auprès des usagers ou des femmes désireuses d’utiliser ces dispositifs sportifs. Au-delà de la prise de conscience nécessaire de l’occupation genrée des espaces sportifs extérieurs, un travail concret peut être fait sur l’aménagement de ces espaces pour les rendre plus facilement appropriables par les femmes. La première étape de ce travail est celle de la concertation avec les habitantes avant la conception d’un dispositif sportif extérieur au sein d’un quartier. Outre le renforcement de leur sentiment de légitimité, recueillir la parole des femmes permet d’appréhender un aménagement plus inclusif de l’espace. La créativité dans l’aménagement doit aussi permettre de sortir de la norme dominante. Il est possible de limiter les espaces assignés à une activité sportive unique en pratique libre et de privilégier à la place des espaces modulables, non-spécifiés, où peuvent être proposées des animations multiples et inclusives, animations dont le coût est par ailleurs plus faible que la construction d’un skatepark ou d’un city stade, même sur le long terme (9). Plusieurs modalités d’aménagement et d’entretien des espaces peuvent avoir un impact sur leur fréquentation par les femmes. Une meilleure signalétique et un meilleur entretien des espaces peut améliorer leur attractivité et augmenter le sentiment de sécurité des femmes, comme cela est mentionné dans le guide Genre et Espace public de la Ville de Paris. L’ouverture de l’espace par l’absence de clôtures et la dé-densification de l’aménagement (éparpiller les machines, ne pas les concentrer toutes en un seul endroit) peut aussi permettre de favoriser les sentiments de sécurité et de légitimité des femmes, tout comme transformer les pictogrammes sur les panneaux de conseils d’utilisation des agrès, pour y ajouter des femmes.
Enfin, il est possible de réserver des plages horaires non mixtes dans les espaces sportifs pour favoriser la présence de femmes. L’exemple d’un skatepark à Malmö en Suède réservé au femmes deux jours par semaine a montré que pouvant s’entraîner dans un espace de confiance non-mixte, les femmes ont pu investir ce sport presque exclusivement masculin qu’est le skateboard, et développer une confiance leur permettant d’aller par la suite pratiquer au skatepark même les jours où il y a des hommes (10).
En conclusion…
Différents mécanismes sociaux intrinsèquement liés (comme l’insécurité, l’illégitimité, des aménagements urbains non accessibles, une sur-représentation des hommes dans l’espace public) tendent à exclure les femmes de l’espace public, les forcent à le contourner, le traverser mais certainement pas l’occuper. Ce constat se retrouve dans le monde sportif, monde dans lequel la présence de femmes est encore peu légitimée et mise en valeur.
Dès l’enfance et l’adolescence, ces inégalités se répercutent dans la manière dont les femmes vivent leurs pratiques sportives quotidiennes dans l’espace public. Elles sont nombreuses à élaborer des stratégies, conscientisées ou non- conscientisées, de protection lors de leurs pratiques sportives : courir en groupe ou accompagnée d’un homme, courir la journée, choisir un parc animé et sécurisé, délaisser les équipements sportifs mis à leurs dispositions car ce sont des équipements qui ne correspondent pas à leurs pratiques sportives, ou car ce sont des équipements où la présence d’hommes est trop forte.
La représentation égale des femmes et des hommes dans les espaces sportifs est progressivement prise en compte au sein des collectivités et permettra d’aller vers une meilleure inclusion du genre dans la ville. Il est aujourd’hui impératif d’inclure le genre dans notre conception des espaces publics et sportifs afin de garantir une pratique sportive urbaine qui soit égale pour toutes et tous.
Sources
(1) Guide référentiel Genre & espace public, Mairie de Paris, octobre 2016
(2) Henri Levefre, Le Droit à la ville, 1968
(3) Guide référentiel Genre & espace public, Mairie de Paris, octobre 2016
(4) « Pourquoi le sport reste encore un truc de mecs », par Victoire Tuaillon, Binge Audio, mai 2018, invité : Thierry Terret, professeur des universités, historien du sport
(5) INSEE, « Pratiques physiques ou sportives des femmes et des hommes : des rapprochements mais aussi des différences qui persistent », 23 novembre 2017
(6) Yves Raibaud, « Pourquoi les hommes sont-ils plus sportifs que les femmes ? », Libération, 15 février 2018
(7) « Les ACTES de la journée du 13 octobre 2015 », Edith Maruéjouls, Mairie de Paris
(8) Yves Raibaud, op. cit
(9) Rapport « Femmes et espaces publics », Centre Hubertine Auclert, 2018
(10 « Femmes dans l’espace public : faut-il passer par la non-mixité ? », Lumières de la Ville, 8 mars 2018

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