Utopie et aventures collectives : la force du récit

Par Margot Jacq

On a souvent l’impression que ce que l’on appelle “le système” est inébranlable. Ce serait trop compliqué de faire bouger les lignes, car le problème “c’est le système”. Pourtant, ce système s’est construit, il n’a pas toujours été. Il est le produit de rapports de force (notamment entre colons et colonisés, entre Humains et nature, entre hommes et femmes) et il est porteur d’une certaine idée de la réussite sociale, du progrès et du bonheur. Pour modifier en profondeur ce monde qui ne nous satisfait plus puisque trop souvent synonyme de domination et de prédation, il est fondamental de proposer des récits alternatifs, pour être en capacité de se projeter vers un futur à la fois plus joyeux, plus inclusif et plus respectueux du vivant. 

Fut un temps, nous rêvions d’aller sur la Lune. La conquête de l’espace réunissait l’aventure, l’éventualité excitante d’une rencontre avec un autrui étrange, et surtout la prouesse technologique de la maîtrise totale de l’Homme sur son environnement. C’est notamment Jules Vernes avec son roman d’anticipation De la Terre à la Lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes paru en 1865 qui popularise cette pensée folle. Et pourtant, aussi impensable et insensée fut-elle, cette idée fit tant rêver que nous nous sommes attelé·es à sa concrétisation. Les esprits les plus géniaux et les capitaux ont convergé pour que Neil Armstrong foule le satellite de la planète bleue. 

Les récits de science fiction ont nourri nos imaginaires collectifs, et plus particulièrement les esprits des ingénieurs et décideurs qui ont construit la route menant aux réalités actuelles. Malgré le fait que les histoires de science-fictions s’apparentent souvent à des dystopies dans lesquelles s’entremêlent omniprésence des technologies et surveillance de masse (1984, Blade Runner, Matrix..) nous n’avons de cesse, collectivement, de tendre vers toujours davantage d’avancées technologiques et d’objets interconnectés. Nous sommes peut-être coincé·es dans une sorte de prophétie autoréalisatrice, pour le meilleur et pour le pire, dans laquelle certain-es voient l’aboutissement d’un progrès humain linéaire et inarrêtable faisant fi des contraintes physiques. 

Les rêves sont des moteurs extrêmement puissants (…) ils racontent une histoire, donnent une trajectoire aux existences et fixent un cap aux grands enfants que nous sommes. 

Tentons toutefois de ne pas tomber dans la caricature car les innovations fondées sur la technologie ont bien souvent réussi à nous libérer du fardeau du travail, améliorant notre bien-être et notre qualité de vie et accroissant notre liberté et notre temps de loisirs. Il n’est évidemment pas question ici de remettre en cause l’ensemble des évolutions techniques, mais bien de questionner la notion de progrès qui n’est pas neutre idéologiquement et qui est bien le reflet d’une vision du monde. Ou, dit autrement, le reflet d’un rêve pour l’avenir. Qu’ils soient fondés sur un progrès technologique ou pas, les rêves sont des moteurs extrêmement puissants, car, tout comme les religions, ils racontent une histoire, donnent une trajectoire aux existences et fixent un cap aux grands enfants que nous sommes. 

Ce qui jadis s’apparentait à un rêve, à une utopie s’est à un moment concrétisé (comme aller dans  l’espace, cohabiter entre Noirs et Blancs, communiquer à distance, être tous égaux aux yeux de la loi…). Non par magie, mais parce que des Humains se sont battus pour ces transformations et que majoritairement la société était encline à voir ces changements advenir.  Ou parce que les puissants des mondes économique, politique et médiatique ont misé sur ces choix et ont fait de ces innovations des priorités, synonymes de progrès, de confort et de rayonnement. 

L’utopie est avant tout une radicalité, elle ne peut pas céder aux concessions si elle est un horizon (…). La fin de l’esclavage n’aurait sans doute pas pu advenir si les abolitionnistes avait défendu un « esclavage responsable (1) ».

Pourtant, paradoxalement, le terme “utopie” est aujourd’hui connoté de manière péjorative. Celui ou celle qui est utopique n’est pas sérieux·se. Dérivé du grec, le mot utopie signifie étymologiquement ce qui n’a pas de lieu. Ce terme ne désigne donc pas quelque chose d’infaisable, mais bien quelque chose qui n’est pas et vers quoi on pourrait tendre. C’est pourquoi l’utopie est avant tout une radicalité, elle ne peut pas céder aux concessions si elle est un horizon. La fin de l’esclavage n’aurait sans doute pas pu advenir si les abolitionnistes avait défendu un “esclavage responsable (1)”. Ou si Martin Luther King avait commencé son célèbre discours par “I have a suggestion (2)”. Ou si les suffragettes avaient milité pour voter une fois sur deux. La projection vers un futur meilleur n’est mobilisatrice que si l’on réussit à produire du désir et l’utopie qui est la force motrice qui nourrit ce désir. On comprend alors aisément l’échec du développement durable. Le développement durable s’accommode et d’une certaine manière, renonce. Il n’est pas assez radical au sens où il ne s’attaque en rien à la racine du problème, c’est-à-dire notre mode de vie occidental fondé sur la prédation sur les ressources naturelles, le productivisme et son corollaire, le consumérisme. 

Les utopies, elles, donnent une direction, elles remettent du sens dans le brouhaha. Mais encore faut-il que nous, Humains, nous nous entendions sur un cap. Car aujourd’hui plusieurs récits sont proposés. Schématiquement, l’un fait miroiter richesse, croissance et foi dans le sacro-saint progrès. L’autre, minoritaire, propose une sobriété orchestrée, une vie moins rythmée par le travail que par un ralentissement global pour respecter les limites des écosystèmes. Alors, entre les photos d’Instagrameur-se-s à Dubaï cumulant des milliers de likes, les publicités et le marketing écocide, il faut bien se faire une place.

Estimons-nous chanceux-ses de faire partie d’un moment de bascule entre un monde qui ne nous convient plus, et un monde qu’il reste à inventer. 

Les utopies alternatives fondées sur la sobriété heureuse sont absolument vitales pour gagner cette bataille culturelle et proposer un contre-récit à l’actuelle fuite en avant. Et plutôt que de se sentir impuissants face aux vents contraires, estimons-nous chanceux-ses de faire partie d’un moment de bascule entre un monde qui ne nous convient plus, et un monde qu’il reste à inventer. 

Et lors des moments de découragement face à l’ampleur de la tâche, rappelons-nous que les évidences d’aujourd’hui résultent des conquêtes d’une minorité de femmes et d’hommes qui y croyaient et qui ont osé désobéir et épouser pleinement leur combat. Les résistant·es sous le régime de Vichy, les défenseuses de l’IVG ou encore les révolutionnaires de 1789 qu’on célèbre chaque année n’en sont que quelques exemples. Pour rester dans son axe et tenter le plus possible d’agir en vertu de ce que l’on trouve juste, il peut être intéressant de faire un effort prospectif et de se demander : Quel est le sens de l’Histoire ? Comment l’Histoire jugera-t-elle la période que nous traversons aujourd’hui ?  Car nous sommes à un moment charnière, à la fois complexe et terrifiant mais aussi passionnant car nous pouvons en être les acteur·ices et nous avons une responsabilité envers l’avenir. Il s’agit aujourd’hui de créer un futur désirable. Plus joyeux, plus inclusif et plus respectueux du vivant. Un récit loin des scenarii “en forme d’impasse (3)” comme proposés dans les séries Black Mirror ou L’effondrement qui, bien qu’elles soient rondement menées, peuvent tétaniser et renforcer notre sentiment d’impuissance.

La joie comme puissance d’agir 

A l’inverse de la tristesse qui “diminue la puissance d’agir (4)”, la joie est un moteur solide d’action collective. Spinoza recommande d’ailleurs de “favoriser les joies qui émancipent, au détriment des tristesses qui rendent impuissants”. Dit autrement, on est toujours plus motivé·e quand on nous promet un moment agréable, plutôt que l’inverse. Les révolutionnaires de la fin du XVIIIème siècle avaient d’ailleurs bien compris le rôle crucial et éminemment politique des bamboches qui étaient légion. Et ils auraient eu tort de s’en priver. Henri Bergson le théorisera plus tard : “La joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal”. Alors, autant choisir d’emblée la victoire : inventons des récits positifs car l’Histoire n’est pas écrite d’avance. 

Small is beautiful : parfois, c’est la taille qui compte 

Créer des récits alternatifs à la société de consommation, très bien. Mais à quelle échelle réfléchir et agir ? A certains niveaux, comme les échelons national, européen ou mondial, il est difficile de se projeter car il semble que nous ayons peu de prises sur ces sphères, très lointaines et très complexes. “Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros” nous dit le philosophe Leopold Kohr (5). Ce qui est trop gros est difficilement maîtrisable, certaines parties du tout en dominent alors d’autres, et il y a moins de liens qui nous relient les uns aux autres. C’est comme dans une soirée où il y a 80 invités : on savoure souvent moins qu’en petit comité. 

Cette idée sous-entendrait que l’échelle à “taille humaine (6)” est une des clefs pour atteindre l’harmonie sociale et fonder une société réellement conviviale (7). Platon en avait l’intuition en proposant un nombre maximal de citoyens fixé à 5 040. Ou Charles Fourier, socialiste utopiste du XIXème siècle qui imaginait son phalanstère accueillant 1 500 personnes. 

C’est pourquoi la plus petite échelle, c’est-à-dire la ville, le village, voire le quartier ou le bourg, nous semble être pertinente pour réfléchir à demain et proposer un cadre où, tout simplement, on vit bien.

Sources

(1) Podcast Vlan #142 Comment faire advenir un nouveau monde désirable avec Sandrine Roudaut
(2) Soif de sens, Histoires d’humains qui changent le monde. Episode 64 « Et si le meilleur était à venir ? » avec Sandrine Roudaut
(3) DE KERMEL Eric, Abécédaire de l’écologie joyeuse (2020)
(4) SPINOZA, Ethique (1677) 
(5) KOHR Leopold, The Breakdown of Nations (2001)
(6) REY Olivier, Une question de taille (2014) 
(7) ILLICH Ivan, La convivialité (1973) 

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